| 8/2/2012 | un paquebot de croisière coule au large de l'Italie |
Vous vous souvenez ?
Nous observions goulûment à la télévision ce paquebot de croisière pouvant contenir plus de 4000 passagers affalé sur le côté, près à se casser.
Nous nous délections de ces images de catastrophe, de ces vidéos amateur qui filment la panique et le désastre dans lequel ils sont pris. On ne sait jamais, si je m'en sors, ça pourra rapporter gros. On s'indignait devant les images de ce capitaine qui fuyait ses responsabilités et s'adressait à la presse du rivage alors que des passagers essayaient tant bien que mal de se sortir de ce piège mortel. On écoutait les gens parler de leur peur, on les regardait embrasser leurs proches et pleurer.
C'est de la télévision-réalité, on adore ça. On a le frisson en se disant, si c'était moi…c'est mieux qu'un film catastrophe et pas besoin de budget : on tourne en décor naturel, les acteurs sont excellents, on s'y croirait !
Les gens parlent de porter plainte contre la compagnie. On ne sait jamais, il y peut-être de l'argent à récupérer. Cela fera un beau procès en perspective, les avocats, les greffiers, les juges et autres experts se frottent déjà les mains. Les boîtes noires vont parler, c'est formidable on va tout savoir. Il paraît que le capitaine a voulu faire plaisir à un copain et a fait volontairement s'approcher le bateau de l'île : c'est gentil ça ! La compagnie parle d'erreur humaine.
Et puis, plus rien, mes médias ont pris un autre sujet : le froid de cet hiver. On ne parle que de la neige qui tombe, des routes bloquées...
Examinons pourtant cette affaire de paquebot au regard des trois niveaux fondamentaux de l'espèce humaine pour voir s'il n'y aurait pas quelques leçons à en tirer.
Le niveau individuel
Notre société a besoin de coupables individuels. Régulièrement, on nous présente un personnage qui, par son comportement inadapté, a fait périr d'autres personnes. Ces individus focalisent sur eux la haine, le ressentiment, l'esprit de vengeance. Ils sont diaboliques. Pourtant ces diables sont-ils si différents de nous ? Placés dans les mêmes circonstances, est-on certain de ne pas avoir eu le même comportement ? Les êtres humains sont-ils en capacité d'agir selon les lois de la raisons, de la rationalité ? Qui diras la part de la fatigue, de la maladie, des soucis, de l'inquiétude, qui parleras des névroses qui habitent chacun de nous, des conditionnements du passé, de l'irruption inopinée d'une pulsion difficile à contrôler ?
La connaissance des comportements humains est très en retard sur toutes les autres sciences, elle en est à ses balbutiements. On a l'impression de savoir si peu sur nous-même, alors qu'on perce les secrets de la matière ou du ciel.
Il me semble urgent aujourd'hui de consacrer la recherche scientifique plutôt sur l'être humain que sur la matière. De nombreux drames pourront ainsi être évités, des crimes ne seront pas commis, des guerres seront évitées. La médecine doit également progresser, et pas seulement pour vendre des médicaments ou pour réaliser des opérations, une médecine qui améliore la santé physique et mentale de tous les être humains, voilà l'objectif.
Dans l'attente des résultats de cette mobilisation, nous restons obligés de nous appuyer sur la justice humaine avec ses imperfections pour évaluer les réparations que les êtres humains qui ont commis des crimes doivent donner. On pourrait aussi mettre en place des mesures préventives en ne laissant jamais trop de vies humaines entre les mains d'un seul individu. Comment se fait-il que le commandant d'un bateau qui contient des milliers de personnes à son bord soit "seul maître à bord", qu'il puisse par sa fantaisie débrancher les systèmes de sécurité pourtant sophistiqués qui existent aujourd'hui, qu'il puisse donner des ordres absurdes à son équipage ?
Les erreurs humaines peuvent et doivent être anticipées puisqu'on sait qu'elles sont toujours possibles. D'une façon générale il est malsain que trop de responsabilités reposent sur un seul individu, quelle que soient par ailleurs les qualités et compétences apparentes de cet individu. Tout être humain est fragile et sujet aux erreurs, et parfois aux coups de folie.
Le niveau interpersonnel
La création d'un bateau de cette nature, coûte beaucoup d'argent. Cette production mobilise des centaines, probablement des milliers d'être humains si l'on inclut toutes les opérations nécessitées depuis les matières premières.
Des quantité de personnes intelligentes, souvent disposant d'une formation hautement spécialisées ont participé à la production de ce navire. Personne n'a eu l'idée à un moment donné du projet que cela pourrait être dangereux. Personne n'a eu la possibilité d'émettre la simple question et si le bateau devait, pour une raison ou une autre couler, comment ferait-on pour évacuer les passagers dont certains sont âgés, certains malades ? Si cela se produit la nuit, par temps froid, loin des côtes habitées ? Comment fait-on pour gérer la panique, pour gérer l'effet de surprise, le manque d'entraînement de l'équipage à ce type de situation ?
La seule explication à cette absence de questionnement de bon sens est la suivante : l'appât du gain est devenue tellement important dans notre société qu'il finit par anesthésier les capacités de raisonnement sain de la part des gens. Beaucoup y ont peut-être pensé une seconde, mais chacun s'est dit "ce n'est pas mon problème, on ne me paye pas pour cela, donc je ne dit rien, il doit bien y avoir un spécialiste à qui "on" a posé la question et qui est payé pour y répondre.
Bien sûr qu'il y a une société spécialisée dans la sécurité qui a participé à la conception du bateau. Sa mission était probablement la suivante : comment faire pour que les règles applicables légalement soient respectées. A partir de là, on a calculé combien de gilets de sauvetage il fallait à bord, combien de canots de sauvetage, combien d'extincteurs etc. On s'est bien gardé de poser la question clé : est-ce que ces règles conçues pour de petits bateaux sont toujours applicables lorsqu'on change d'échelle ?
La production intelligente est une production qui ne se contente pas du travail de spécialistes cloisonnés dans leur technicité. Elle mettrait en place un travail d'équipe à tous les niveaux de la production pour que chaque personne qui participe à la réalisation d'un projet puisse donner son avis, poser des questions, faire part de ses doutes, suggérer des solutions qui lu paraissent adaptées, ouvrir une discussion y compris sur la globalité du projet, en incluant dans cette réflexion les utilisateurs potentiels du produit.
Le niveau planétaire
La question qui se pose à ce niveau est différente : est-il utile de créer ce type d'engin ?
A quel besoin fondamental répond-il ? Il y a certes une demande solvable, au moins temporairement pour ce genre de navire, mais cela suffit-il à le rendre souhaitable pour l'humanité ? Le risque encouru par les passagers est une chose, mais que dire du coût énergétique, que dire du coût en gaspillage de matières premières, d'énergie fossiles, que dire des risques de pollution en fonctionnement et en cas de naufrage ? Que dire de ces énormes bateaux qui naviguent à Venise à quelques dizaines de mètres des constructions au risque d'accélérer considérablement l'érosion de ce site fragile déjà menacé ?
Il faut pouvoir se poser toutes ces questions et, finalement répondre non, on ne fait pas ce genre de bateau, même s'il y a une demande solvable pour payer une partie de son coût, car il y a un coût caché gigantesque qui est le coût de la dégradation de la planète. Les passagers ne paieront pas ce coût car il serait au-dessus de leurs moyens. D'ailleurs qui voudrait payer pour autoriser la destruction de la planète sur laquelle il vit ?
Ce bateau, vous l'avez compris n'est qu'un exemple, parmi tant de réalisations de notre époque : des tours gigantesques, des iles artificielles, des avions de plus en plus gros. Pour toutes ces réalisations, on attend que la catastrophe arrive pour se poser la question fondamentale : en a-t-on vraiment besoin ? L'humanité en a-t-elle vraiment besoin ? Si la réponse est non, alors, ne le faisons pas, ne laissons personne le faire.
• Autres articles pouvant vous intéresser :
Aucun commentaire n'a été laissé sur cet article.